Je m'appelle Bianca. J'ai vingt-neuf ans, je suis brésilienne, et je vis depuis quelques années sur la Côte d'Azur, entre une langue que j'ai apprise sur le tard et un soleil qui, ici aussi, me rappelle un peu celui de chez moi. On me demande souvent d'où vient cet accent qui traîne sur mes voyelles : c'est là toute l'histoire de ce carnet. Le Brésil, je ne l'ai pas laissé derrière moi en prenant l'avion. Il est resté dans ma façon de rire trop fort, de toucher un bras pour appuyer une phrase, de dire les choses avec mon corps avant même d'avoir trouvé les mots en français.
J'ai ouvert ce carnet un soir où j'avais la saudade — ce mot qu'on ne traduit jamais tout à fait bien en français, ce manque doux et un peu triste de quelque chose qu'on aime encore. La saudade de mon pays, de ma langue, de cette chaleur qu'on ne m'a jamais reprochée là-bas et qu'ici, parfois, on regarde de travers. J'ai eu envie d'écrire, plutôt que de ranger tout ça bien sagement : ma voix, mes nuits, ce que je porte en moi de gostosa et de brûlant, et la manière dont j'apprends, chaque jour un peu plus, à ne plus m'excuser d'être exactement celle que je suis.
Mon accent, ma carte de visite
La première chose qu'on remarque chez moi, avant mon visage parfois, c'est ma voix. Cet accent que je n'ai jamais réussi à effacer et que je n'essaie même plus de corriger, parce qu'il dit quelque chose de vrai sur moi bien avant que j'aie ouvert la bouche pour de vrai. Je raconte ce que cet accent provoque au téléphone, les réactions, les silences, les rires, dans mon accent brésilien au téléphone — un billet sur cette musique que je traîne partout avec moi, sans le vouloir.
Ce qu'on croit savoir de nous
On m'a collé, dès mon arrivée en France, une étiquette toute faite : la Brésilienne, forcément chaude, forcément facile, forcément disponible. J'ai mis du temps à démêler ce qui, dans ce cliché, disait quelque chose de vrai — oui, je suis solaire, oui, j'aime mon corps et je ne m'en cache pas — et ce qui n'était qu'un fantasme fabriqué sur mon dos. Je démonte tout ça, sans fausse pudeur ni fausse honte, dans la sensualité brésilienne : clichés et vérités.
Les nuits que je n'ai pas oubliées
Il y a des nuits, là-bas, avant la France, qui reviennent me visiter quand je ferme les yeux ici — la plage encore chaude après minuit, la musique qui ne s'arrête jamais vraiment, ces rencontres qui n'avaient besoin d'aucun mot pour dire ce qu'elles voulaient dire. Je raconte l'une d'elles, précisément, dans mes nuits de Copacabana — le souvenir qui remonte le plus souvent, celui que je n'ai encore jamais couché sur le papier avant ce carnet.
Les mots que le français n'a pas
Il y a des choses que je ne sais dire qu'en portugais. Un beijo n'est jamais tout à fait un simple baiser. Un amor glissé au creux d'une oreille ne pèse pas le même poids qu'un « mon amour » bien sage. Je partage ces mots-là, ceux que je murmure encore dans ma langue quand le désir monte et que le français me manque de vocabulaire, dans les mots portugais du désir — un petit lexique intime, traduit avec tout ce qu'il faut de tendresse.
Il m'est arrivé, certains soirs de saudade trop lourde, de composer un numéro trouvé sur telrose-telephone-rose.fr/h/dial-tel-rose/ juste pour entendre une voix française me trouver charmante, mon accent me trahir dans chaque mot, et retrouver, l'espace d'un appel, cette légèreté que je perds parfois à force de vouloir bien faire ici.
Ce carnet n'a pas la prétention de représenter toutes les Brésiliennes ni d'expliquer le Brésil à qui que ce soit. C'est simplement l'endroit où une femme entre deux pays dépose ce qu'elle porte des deux côtés de l'Atlantique — sa chaleur, sa langue, ses nuits, son calor. Si un mot, une image, un aveu te parle, bem-vindo : tu es exactement au bon endroit.



